Cet après-midi d’été, j’arrivais sur le plateau des Zaventuriers et trouvais là Tant-Triste et Bolivert qui devisaient tous deux, assis derrière la régie endormie.
Tant-Triste posa sur moi un regard agacé, comme d’une mouche dont on aimerait pouvoir se débarrasser.
« Quand on rejoint les Zaventuriers, ce n’est pas parce qu’on s’ennuie à la maison », souffla-t-il d’un ton grondeur.
« Petit prétentieux », pensais-je tout bas avant de rétorquer tout haut : »Ah bon ? Eh, bien moi, vois-tu, si je viens aux Zaventuriers, c’est bien parce que je m’ennuie chez moi ».
Le sourire en coin, Bolivert sortit de son sac à dos une salade mixte sous vide et vint s’assoir près de moi autour du dévidoir à tuyaux qui nous tenait lieu de table. Il avala sa salade en silence.
Dans le sillage des opinions très Hautes et très Tranchées qu’un individu peut se faire sur la mission d’un groupe, je relève aussi l’opinion exprimée un jour par Gamin. Avec ses deux joues rebondies d’où sortaient un nez à la retroussette et deux petits yeux fendus en amande, Gamin arrivait aux Zaventuriers invariablement vêtu d’une salopette blanche et d’un T-shirt rouge. L’hiver, il lui suffisait de rajouter un pull-over, rouge lui aussi, et le tour était joué.
Un Gamin rieur, enjoué, autant que Tant-Triste gardait sérieux de Pape.
« Les Zaventuriers, c’est la télé des ouvriers ! » Du haut de ses 20 ans, Gamin n’avait pas ri cette fois. Je n’en croyais pas mes oreilles. Je regardais sa salopette. « Oui, lui répondis-je, on voit bien que tu sors de l’usine avec ton bleu de travail ». Et la Dame en Noir d’appuyer : « Mais oui, c’est vrai, regarde, tu sors de chez Renault ! ». La Dame en Noir et moi, nous nous sommes payées une bonne tranche de rire. Pauvre Gamin, la mine déconfite.
Maria Del Pilar, tel est mon nom. Enfin, je veux dire le nom officiel inscrit sur mon passeport colombien. Dans la vie, tout le monde m’appelle Pilar. Lorsque j’étais adolescente, je pensais que ce n’était pas évident de porter ce nom-là et grondait intérieurement ma mère de me l’avoir donné. Maintenant, je ne porte plus mon nom. C’est lui qui me porte.
Je suis descendue de ma Cordillère des Andes pour monter à Paris. J’y décrochais brillamment un DEA en psychiatrie infantile et, forte de ce diplôme, je trouvais à deux pas de chez moi – très pratique, pas de métro à prendre – un poste de caissière remplaçante au Monoprix du quartier.
Qui dit « caissière remplaçante », dit : « beaucoup de temps libre ». Pendant un moment, je flottais dans l’indécision quant à la manière d’employer ce temps qui me restait. Un jour, je me promenais le long du canal sans but précis, juste pour prendre l’air et profiter des jeux du soleil sur l’eau. J’aperçus une affichette collée sur un poteau électrique avec l’annonce manuscrite : « Les Zaventuriers de la Télé Perdue recherchent des volontaires pour poster du courrier et plus, si motivation. »
Je me dis : « Tiens, allons voir ce qui se passe par là. Le nom de ce groupe porte en lui des germes de péripéties prometteuses ». Je rêvais déjà de m’engouffrer dans des intrigues de cape et d’épée qui rompraient la monotonie de mon existence.
Lorsque j’arrivais pour la première fois aux Zaventuriers, je trouvais La Dame en Noir agenouillé devant trois cartons : le carton des papiers non pliés, le carton des papiers plié et le carton des enveloppes prêtes à l’envoi. La Dame en Noir m’accueillit avec une expression de soulagement : « Je suis bien contente que tu nous rejoignes, Pilar, je ne me voyais pas prendre en charge seule toute cette paperasse ». Maintenant, j’entends d’ici la voix de Martin me dire que j’aurais mieux fait de jeter tout cela au feu.
Plus tard, mais je ne le savais pas encore, je me trouverais à nouveau agenouillée devant des cartons. Des cartons qui serviraient à l’archivage des cassettes des anciennes émissions des Zaventuriers. Une fois les cartons bien empaquetés, étiquetés, Bolivart avec l’aide de Tant-Triste et de Gamin sont montés sur une échelle de meunier pour les déposer au grenier.
J’entends d’ici la voix de Martin. Il dirait que c’est parfaitement inutile de stocker, archiver, conserver. On aurait mieux fait de bazarder tout cela. Oh, Martin, toi, toi, toi, toi, toi !
La Dame en Noir, elle, aimait de temps à autre ressortir des cartons d’anciennes émissions locomotives des Zaventuriers pour les rediffuser à l’antenne. Des émissions comme : « La bêtise humaine », « Ombre et colère », « Rouge révolte ». J’en oublie encore.
Mais je laisse ici La Dame en Noir.
Car pour l’heure, c’est Liouba qui entre en scène.